Du passeur, je ne connaissais que vaguement la bande-annonce du film sorti en 2014 et que c’était une des premières dystopies jeunesse. Je n’y avais pas prêté plus que ça attention. Et puis mon mec m’a trainé cet été dans les vides-greniers. C’est là que je l’ai vu. Avec sa couverture sobre, qui m’a promis de belles choses. Et je n’ai pas été déçue.

Moi, les dimanches matins de vide-greniers .

Qu’est-ce que ça raconte ? Jonas va devenir un douze-ans. Dans sa communauté, régie par les règles de l’Identique, c’est un grand honneur : c’est à cet âge que les jeunes entrent dans le monde adulte, à cet âge qu’on leur désigne un rôle, un « métier » qui a été choisi spécifiquement en fonction de leur caractère et de leur comportement par les Sages. Dans ce monde où le langage ne s’utilise pas à la légère, où tous les habitants sont égaux les uns aux autres, où la politesse est primordiale et les écarts de conduite durement sanctionnés, Jonas va devenir l’apprenti du Gardien de la Mémoire. Et ce qu’il va apprendre va changer sa vie.

Pourquoi je vous en parle ? Le Passeur est une excellente dystopie. Et vient de se hisser parmi les chouchous de ma bibliothèque. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, une dystopie est l’inverse d’une utopie (c’est à dire un récit de fiction où l’auteur raconte une société idéale). Dans la dystopie, cette société « idéale » est fortement remise en cause par un ou des personnages. En général, c’est souvent le récit d’une société totalitaire où les personnages sont en quête de liberté. (Si je vous précise tout ça, c’est parce que je risque de vous parler beaucoup de dystopies dès l’année prochaine. En effet, j’ai bien envie de travailler sur ce thème pour mon mémoire de M1 et sur le regard que les dystopies actuelles portent sur les espoirs/doutes de la jeunesse. Fin de la parenthèse, retour à la chronique 🤗)

L’approche de Lois Lowry de la dystopie est presque philosophique. La révolte de Jonas face au système qu’il a toujours connu ne se fait pas automatiquement, ni dans la violence. L’auteure nous dépeint d’abord une société qui pourrait être enviable : tout le monde bénéficie des mêmes avantages, est l’égal de son voisin. Chaque famille possède une mère, un père, un fils et une fille. Les couples sont crées selon leurs affinités, leurs caractères, par les Sages de la communauté. La politesse, le respect et le partage sont des règles essentielles. Les crimes sont quasi-inexistants. La douleur n’existe pas. Les vieux sont choyés. Les enfants aussi. Chacun a le rôle qui lui convient et s’en satisfait.

C’est lorsque Jonas découvre en quoi consiste son nouveau rôle, celui de Mémoire de la communauté, que les choses se bousculent. La société sera désormais remise en cause par le manque. Jonas va ainsi découvrir que toute cette perfection mise en oeuvre par les siens met de côté des sensations essentielles : la joie, la peine, la souffrance mais également la nature, les animaux… les couleurs. Le Passeur, son « maître de formation », ne lui imposera pas sa réflexion, mais le questionnera, sur ce qu’il pense, ce qu’il ressent. Et c’est Jonas qui réfléchira seul : Pourquoi la communauté en est-elle venue à vouloir neutraliser leurs vies ? Était-ce nécessaire ? Est-ce bon ? Est-ce mauvais ? Le savoir le rend-il plus libre ? Aucune réponse n’est donnée clairement par l’auteure. C’est Jonas (et donc le lecteur) qui va commencer à comprendre et à réaliser l’importance de tout ça. Le jeune garçon va également sentir le poids de sa responsabilité à l’égard de la communauté. Car désormais, il connait des choses que les autres ignorent et qu’il ne peut partager. Mais surtout, Jonas va prendre conscience de ce qu’est la mort.

Le manque est donc véritablement le fil conducteur de cette dystopie. Et il est relié au souvenir. Si Jonas ressent ce manque, alors que les autres non, c’est parce qu’il en a désormais le souvenir. Et qu’est-ce qu’un souvenir sinon la mémoire de quelque chose qui a disparu ? C’est comme ça que Jonas va interroger le monde dans lequel il vit. Et c’est là qu’on touche à la réflexion philosophique pour moi.

Le Passeur, c’est alors un voyage initiatique immobile, un voyage initiatique des émotions et des souvenirs. C’est pourquoi c’est un livre très doux. Bien sûr, Jonas va ressentir des choses fortes : la colère, la peur, la faim, la souffrance à travers les souvenirs que le Passeur va lui transmettre mais sa révolte ne sera pas une opposition dure et frontale comme cela peut l’être dans d’autres dystopies.

J’ai aimé cette réflexion sur l’importance des émotions et de l’imperfection, le personnage de Jonas, qui, malgré son jeune âge, semble extrêmement mature et grâce à qui on redécouvre l’essence des sentiments, à travers son regard neuf. J’ai aimé la douce violence de sa révolte et les valeurs que Lois Lowry valorise grave à son écriture et son personnage principal : le courage, l’intelligence, l’amour, la volonté et les liens qui se tissent entre le Passeur et Jonas mais aussi entre Jonas et Gaby, le nourrisson, comme une transmission à travers les générations. J’ai aimé, enfin, que l’on amène une réflexion dystopique d’une autre manière, plus philosophique finalement que véritablement révolutionnaire. Et la fin du livre est d’une beauté… J’y vois presque une fin à double-sens et j’aimerais beaucoup en discuter avec ceux qui l’ont lu.

Bref, vous l’aurez compris, j’ai plus qu’adoré cette lecture. Sorti en 1993 et pourtant toujours autant d’actualité à mes yeux, ce roman s’érige désormais au rang de classique jeunesse dans ma bibliothèque 🙂

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