Voilà un article qui aura bonne place dans le happy nombril du mois : j’ai vaincu ma timidité pour réaliser cette interview d’une auteure que j’aime beaucoup. J’avais déjà dressé son portrait ici mais quoi de mieux pour appréhender une écrivaine talentueuse que de lui laisser la parole afin qu’elle nous parle elle-même de son travail ?

Est-ce que tu peux te présenter en quelques mots ? 

Je suis auteure jeunesse, puisque je n’écris pour l’instant que des romans destinés à un lectorat jeune (entre 9 ans et 18 ans environ), même si je n’aime pas trop mettre cette catégorie d’âge puisque je sais qu’il y a aussi des adultes qui me lisent et qui apprécient. Je suis belge et publiée chez Alice Éditions, et ça fait environ 5 ans que mon premier roman a été publié.

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Marie Colot intervient beaucoup avec les classes pour partager son expérience d’écrivaine.

Comment es-tu devenue auteure ?

En fait, j’écris depuis longtemps, puisque j’ai commencé à écrire très tôt dans l’enfance, notamment en dictant à ma maman, avec qui je faisais des livres. L’écriture est toujours venue me chercher et est toujours restée là.
Puis j’ai participé à pas mal d’ateliers d’écriture parce que, par manque de confiance, par doute, parce que « la vie fait que… »,  je ne prenais pas toujours autant de temps que je voulais pour me consacrer à l’écriture, qui m’importait vraiment. Ces ateliers m’ont vraiment aidée à trouver un lieu et un espace pour déployer mon écriture. C’est d’ailleurs dans ce cadre que j’ai abouti à un projet de roman dont j’étais satisfaite.
Comme c’était mon rêve d’enfance d’écrire et d’être lue, j’ai envoyé mon premier manuscrit qui a tout de suite été accepté par Alice Jeunesse. C’est comme ça que j’ai eu l’occasion, via cette porte ouverte, de continuer à publier mes autres textes.

As-tu toujours voulu écrire pour la jeunesse ? Est-ce que c’était une évidence pour toi de t’adresser à ce public plutôt qu’aux adultes ?

Oui, c’était une évidence. Au début de mon parcours professionnel en tant que prof, où je n’écrivais plus du tout, parce que mon travail en tant qu’enseignante me prenait beaucoup de temps. Par contre, je faisais de la lecture à voix haute en extra-scolaire, pour des enfants en pédo-psychiatrie, en école de devoirs (En Belgique, les écoles de devoirs sont « des structures d’accueil des enfants et de jeunes de 6 à 18 ans qui développent, en dehors des heures scolaires, un travail pédagogique, éducatif et culturel de soutien et d’accompagnement à la scolarité et à la formation citoyenne » selon le site de l’enseignement belge). Lors de ces animations, j’ai découvert que les albums avaient beaucoup évolué par rapport à ce que je connaissais quand j’étais petite. Après, par le hasard des choses, j’ai commencé un atelier d’écriture « pour la jeunesse » et comme j’étais à fond plongée dans les albums, j’ai commencé à écrire des textes assez courts avec l’envie de faire un projet à quatre mains avec un illustrateur/une illustratrice. J’ai employé le mot « hasard », mais je pense que ce n’en est pas un. Si je me suis dirigée vers ce type d’atelier, c’était parce qu’il correspondait à ce que j’avais envie d’écrire. Dans mes lectures, j’adore les narrateurs qui sont justement des enfants, des adolescents et le regard qu’ils posent sur le monde. Puisqu’on écrit sans doute des livres que l’on aimerait bien lire, c’est un autre indice de mon attirance spontanée pour ce type de littérature.

Qu’est-ce que tu penses de l’essor que connait la littérature jeunesse actuelle ? Par rapport à ce que tu as connu quand tu étais plus jeune justement, le fait que la littérature jeunesse soit le deuxième ou troisième secteur le plus porteur de la littérature, qu’est-ce que ça t’inspire ? 

Ça m’inspire des bonnes choses, du point de vue des lecteurs, parce qu’ils ont peut-être plus de chances que nous à leur âge, de trouver LE livre qui va leur donner envie de lire, puisque le goût de la lecture est souvent provoqué par un livre coup de foudre. Actuellement, toute personne peut trouver un livre déclencheur tant l’offre est large et diversifiée. Je trouve ça génial !
En plus c’est une littérature qui est désormais affranchie du pédagogique, du didactique… Elle a une place à part entière qui n’est peut-être même pas encore suffisamment reconnue, mais la façon dont on la perçoit aujourd’hui progresse.
Après je suis interpellée par le fait qu’il y ait beaucoup de lecteurs qui soient à fond dans le principe de séries, ce qui signifie que notre rythme de vie et nos habitudes au quotidien (télé, etc.) impacte les pratiques de lecture.
Mon point de vue n’est pas très structuré mais globalement oui, je me réjouis. Mais il y a aussi (comme dans la littérature « adulte »), un pan commercial, genré, cliché, qui est un fond de commerce de la littérature jeunesse.
Et puis je pense que les auteurs publient beaucoup plus en jeunesse qu’en adulte. Ça peut être chouette au niveau de la diversité des textes mais cette surabondance, cette surproduction est questionnante.

Est-ce que tu trouves que c’est difficile d’être parfois « étiquetée » auteur jeunesse plutôt qu’auteur tout court ? 

Difficile non. Je le vis bien et j’assume complètement. Souvent, les questions que l’on me pose témoignent du fait que, si la littérature de jeunesse a déjà un peu ses lettres de noblesse, elle ne les a pas dans la tête de tout le monde. Par exemple, on me demande régulièrement :  » Est-ce que vous êtes allée dans la jeunesse parce que ça ne marchait pas en littérature adulte ? » ou « Est-ce qu’un jour vous allez écrire pour les adultes ? » comme si c’était la consécration d’être publié en adulte… C’est la preuve que la littérature jeunesse est parfois encore considérée comme une sous-littérature, une littérature qui n’est pas sérieuse ou qui est plus « facile ». Je crois que ce genre de réflexion vient du rapport que l’on a à l’enfance : tant que l’on ne considérera pas la parole des jeunes, des enfants, même tout petits, à sa juste valeur, on ne pourra pas considérer la littérature jeunesse comme elle le mérite.

(Si vous êtes intéressés par la question, je vous invite à lire la tribune de Clémentine Beauvais à ce sujet publié initialement en 2014 sur Les Histoires sans fin, mais aussi la vidéo humoristique de Samantha Bailly)

Si on en revient à ton écriture et à tes livres, comment trouves-tu l’inspiration pour tes romans ?

L’inspiration, je la trouve en essayant de rester curieuse au quotidien, parce que je pense que les idées traînent tout le temps et partout. Ça peut être des toutes petites bribes d’un début de potentiel roman comme une thématique plus générale. Je suis donc attentive à tout ce que j’entends, tout ce que je vois, tout ce que je lis, tout ce qui se passe sur internet… A un moment, dans tout ce foisonnement-là, quelque chose vient me prendre aux tripes et je me dis « alors oui ça, j’ai envie d’écrire vraiment là-dessus ». Le reste, je le mets au frigo pour après.

/!\ La question suivante m’a été purement et simplement dictée par mon addiction aux carnets  /!\

Et tu as des petits carnets dans lequel tu notes tes idées ?

Oui, j’ai une collection de carnets vides qui n’attendent que d’être ouverts. J’aime avoir le choix du carnet le jour où je démarre un projet pour choisir celui qui sera le plus adapté. C’est un plaisir de travailler dans des carnets. Après je ne fais pas tout manuscritement mais je m’en sers pour mes recherches initiales. C’est très pratique parce que quand il faut retravailler sur un projet et remettre en question certains choix narratifs, j’ai la trace dans mes carnets de plein de questionnements et d’idées que j’avais au début, de tout mon cheminement d’écriture et cela m’aide au retravail de mon texte. Si tout était fait sur l’ordi, je n’aurais peut-être pas accès à toutes ces petites notes, qui peuvent paraître sans importance mais représentent l’historique du projet.

De tes romans, j’ai lu « Je ne sais pas », « Les baleines préfèrent le chocolat », « Dans de beaux draps » et récemment « Souvenirs de ma nouvelle vie » et je trouve qu’il y a une atmosphère particulière dans ceux-ci, une atmosphère douce-amère, il y a, à la fois du tragique et une bonne humeur, de la pétillance et des personnages qui ne se laissent pas abattre.  Est-ce que c’est une volonté de transmettre ça dans tes romans ? Ou est-ce que tu t’en es rendu compte peut-être après ? 

Je m’en suis rendue compte après. Au début, j’étais incapable de le formuler alors que c’était certainement présent. Par exemple « Souvenirs de ma nouvelle vie », mon deuxième roman, est déjà emprunt de cette atmosphère-là. Si c’est présent, c’est peut-être parce que c’est une manière d’aborder la vie et les situations que j’apprécie dans la vie en général. Comme je suis dans le roman réaliste (mais c’est vrai aussi dans tout type de roman) c’est important que les personnages, et donc le lecteur, passe par plein d’émotions et de sensations différentes et qu’il ait sa vision du monde (comme j’écris avec un narrateur à la première personne, c’est d’autant plus présent). Pour que la lecture soit riche et que le personnage soit crédible, c’est nécessaire aussi. Par contre, je suis anti romans à message et je n’écris jamais dans le but d’en transmettre un car je n’ai pas envie de fausser ou d’influencer de cette manière-là la lecture. C’est au lecteur de dénicher le message qui lui parle parmi tout ce que contient le roman.

Dans ces romans-là, tes personnages vivent des situations difficiles : on a le deuil et le handicap dans « Souvenirs de ma nouvelle vie », un crime dans « Je ne sais pas », le harcèlement, présent à la fois dans « Les Baleines préfèrent le chocolat » et dans « Dans de beaux draps », l’obésité aussi dans « Les Baleines préfèrent le chocolat » puisque c’est le thème principal. Ça te semblait important d’aborder tous ces sujets qui sont difficiles mais finalement qui touchent vraiment les adolescents ?

Pas forcément, finalement ! Ce qui m’importe vraiment dans mes romans, c’est de raconter l’histoire d’un personnage qui est venu me chercher. Je me demande ce qu’il vit, comment il va s’en sortir… et j’ai beaucoup d’empathie pour lui en cours d’écriture. Il est ma préoccupation principale. J’essaie de le mener au bout du chemin qu’il a à faire avec moi, et c’est au cours de ce voyage que surgissent des thèmes. Par exemple, pour « Les Baleines préfèrent le chocolat », j’avais vu ce personnage (Burger) dans la réalité et je l’ai emmené avec moi. Ce n’est pas parce que je voulais traiter de l’obésité, mais simplement parce que la fille que j’avais croisée était en surpoids mais resplendissante. Le seul roman où la thématique a été un point de départ, c’est « Dans de beaux draps ». Avec mon éditrice, on a discuté au préalable d’un roman avec pour thème le cyber-harcèlement. Malgré ce choix thématique, il était clair qu’il ne fallait pas que le roman mette en garde les lecteurs contre internet ou soit moralisateur. Ce qui m’a permis d’éviter cet écueil, c’est de garder en priorité le développement de l’histoire de Jade. Les thèmes sont derrière l’histoire du personnage et ne sont pas une finalité.

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Est-ce que tu as un de tes personnages que tu préfères, un personnage que tu aimerais rencontrer dans la vraie vie ? 

Charlie, l’héroïne de Souvenirs de ma nouvelle vie est un personnage qui m’a beaucoup amusée. Elle fait plein de trucs que j’aurais aimé faire enfant sans jamais oser. Elle a un côté espiègle, elle va à la rencontre de l’autre, sans timidité, sans a-priori… C’est un beau personnage, notamment grâce au lien qu’elle tisse avec Madame Olga, la vieille dame de l’immeuble.

 

Et est-ce qu’il y a un de tes livres que tu as préféré écrire ? Couverture-BPC-200x300

« Les Baleines préfèrent le chocolat », parce que ça a été un temps d’écriture très particulier et très dense. A ce moment-là, je travaillais encore comme enseignante et je n’écrivais que pendant les vacances scolaires et les grandes vacances. Cet été-là, je me suis consacrée à l’écriture de ce roman, car j’étais toute seule à la maison : je me suis levée et endormie avec Burger, j’ai rêvé d’elle pendant la nuit, et le roman s’est écrit très vite, d’une traite et sous le soleil ! C’était super.

 

 

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Dans tes lectures, est-ce que tu as un coup de cœur, qu’il soit jeunesse ou non, dont tu voudrais nous parler, que tu voudrais nous faire partager ? 

Mon coup de cœur depuis des années (j’arrête pas de le dire en rencontres alors j’espère que tout le monde le connait maintenant), c’est Extrêmement fort et incroyablement près, un roman de l’écrivain américain Jonathan Safran Foert.

Récemment, j’ai hyper adoré Sauveur & Fils (les trois saisons) de Marie-Aude Murail. J’adore aussi les bouquins de Anne-Laure Bondoux : Les larmes de l’assassin, Tant que nous sommes vivants, … Des perles.

En adulte, j’ai récemment lu D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan que j’ai vraiment bien aimé,  parce que ça la met en scène elle en train d’écrire, et que le personnage de l’écrivain est assez important dans ce roman.

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Est-ce que tu as des projets, des sorties prévues prochainement ? 

Oui, j’ai deux sorties prévues pour la fin du mois de juin : Le Jour des premières fois, le tome 2 : Salades & Cie, qui fait suite à Mouettes & Cie et aussi un roman ado, Jusqu’ici tout va bien. En automne, il y aura le troisième tome du Jour des premières fois : Croquettes & Cie qui sortira et logiquement, la série va se poursuivre au delà, car j’ai des idées pour d’autres tomes… J’avais un projet à quatre mains avec une autre auteure, qui est maintenant bouclé donc on va voir ce que ça donne… Et puis plein d’autres idées ! Les projets ne manquent pas !

 

 

Tu arrives à écrire plusieurs romans en même temps ou tu ne te consacres qu’à un seul roman à la fois ? 

Avant je ne me consacrais qu’à un seul à chaque fois parce que je n’avais pas assez de temps, je me centrais uniquement sur un roman et, quand je le terminais j’avais toujours un moment de blues énorme,  j’étais un peu incapable d’écrire pendant un petit temps, parce que le personnage s’effaçait mais était toujours là. Yaël Hassan, que j’ai rencontrée l’année dernière au Salon du Livre de Sainte-Odile à Lambersart, m’a dit qu’elle écrivait plusieurs romans en même temps. J’ai trouvé que c’était une bonne idée, parce que selon les jours, il est possible de passer d’un projet à un autre et d’avoir toujours un projet sur le feu. Dans la pratique aujourd’hui, j’essaie d’écrire plusieurs projets en parallèle (un petit roman et un gros roman par exemple) même si l’un va prendre le pas sur l’autre. Je ne parviens pas à mener deux projets ados en même temps. Par contre, quand je suis dans l’écriture, je peux parfois commencer à préparer le prochain roman et à rassembler du matériel, pour me mettre ensuite plus facilement dans ce nouveau projet ensuite.

Est-ce que tu aurais une petite anecdote d’écrivaine à nous faire partager ? 

Oui ! J’ai déjà rencontré certains de mes personnages après l’écriture : Dans « Dans de beaux draps », l’héroïne s’appelle Jade et sa meilleure amie Clem. Un jour, j’étais dans une classe et, côte à côte, il y avait une Jade et une Clem qui étaient meilleures amies et cette Clem allait déménager au Canada, à la rentrée suivante. C’était un peu troublant, pour ces deux jeunes filles et pour moi puisque c’est ce qui se passe dans le roman.

Sinon les visites de voisins que Charlie fait dans « Souvenirs de ma nouvelle vie », j’en ai fait moi aussi une pendant l’écriture, parce que j’avais l’immeuble qui m’avait inspiré près de chez moi. Une madame sur 80 appartements a été d’accord de m’ouvrir sa porte pour que j’aille prendre une photo de son balcon. J’ai été boire un petit jus d’orange avec elle un après-midi. De son balcon, on voyait le préau de la prison qui était à côté de son immeuble, avec les prisonniers qui se baladaient. Et ça c’est un souvenir qui reste marquant.

C’est un peu LA question bateau mais est-ce que tu aurais un petit conseil pour les écrivains en herbe ?

Oui, mais j’ai une réponse tout aussi bateau : c’est d’écrire. Pourtant, c’est un vrai conseil. Avant, parfois, je savais que j’avais envie d’écrire, et je ne le faisais pas, parce que je trouvais des excuses, parce que j’avais peur d’échouer, de ne pas savoir quoi raconter. C’est important d’arrêter de fantasmer sur l’écriture pour pouvoir la vivre vraiment. Certaines personnes ont envie d’écrire mais se rendent compte une fois dans l’écriture que ce n’est pas leur truc. Mon second conseil c’est de se faire lire. L’intéret d’être publié, c’est d’être lu, bien au-delà de la reconnaissance ou du succès. Oser montrer ses textes et les faire découvrir à d’autres, c’est très utile, parce que toutes les critiques sont bonnes à entendre et permettent de s’améliorer puisque l’écriture nécessite d’être autodidacte. Ce n’est qu’en écrivant qu’on parvient à écrire finalement.

 Merci Marie d’avoir pris le temps de me répondre, ça a été un plaisir pour moi de te poser toutes ces questions ! 

Quand à vous, j’espère que ça vous aura plu, merci d’être toujours là, et on se dit à très bientôt pour de nouvelles lectures 😉 

Les câlins d’internet : Tu ne peux pas les sentir mais pourtant, ils sont bien là ❤
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